π Je ne sais pas combien de temps je suis resté. Accroché en bout de corde, à mi-puits. À le regarder. Il n’a rapidement plus bougé. Mais il a continué à respirer, j’en suis sûr. Très longtemps. Quand le courant s’est arrêté, j’ai dédoublé la corde et je suis descendu. Coriolis m’a supplié de fuir. Peu importe. J’ai pris Tourse par l’épaule droite et je l’ai retourné. Tous ses vêtements avaient été aspirés. Nu, il gisait. Il avait encore l’autour dans ses bras, contre sa cage thoracique. Croyez-moi si vous pouvez, mais l’oiseau était vivant. Il a déplié ses ailes, il m’a regardé de son œil orange. J’étais ébahi. Il s’est ébroué. Puis il s’est envolé d’un froissement d’ailes vers la bouche qui ouvrait sur la falaise. Voilà.

 

Ω Une question de jours, je leur ai balancé, aux joufflus. « Gardez la gniaque, on va se la dégotter cette pentasse bien raide, la dévaler et ça sera reparti vers l’amont ! Osh-Osh, elle débloque depuis que Sov la trombine, l’écoutez plus, fermez le pavillon et tracez sud », que j’ai dit. Ils ont rigolé, ils se marrent toujours ces deux mioches, y a pas plus lurons qu’eux ! Ce matin, je les réveille, j’étais de vigie et quoi ? De l’aval débarque une petite harde de chevents ! J’en avais jamais vu ailleurs qu’en enclos et ça faisait vieux de ça ! Rien à voir avec les canassons d’abrités qui te remorquent du soc de charrue. Les chevents, ils sont plus fins du corps d’abord, la crinière se balade longue derrière l’encolure parce qu’ils se broutent entre eux les graines qui se prennent dedans. Et surtout le museau allongé, une lame on dirait, ça leur jette un air de bête noble, c’est beau – avec la robe en argent, lustrée. Donc je secoue les frérots, je sais qu’ils adorent ça, les chevents, et les voilà que ni une ni trois, sans même s’enfiler une botte, à la sauvage, ils les coursent et la harde qui calte au galop, les Dubka qui calment le jeu, approchent en douce, les chevents reculent encore, une longueur, ils croient y être mais non, les autres retrottent, comme ça jusqu’à perpète-l’horizon ! À midi, j’avais déjà fait un bout de chemin, rogueux et j’entends une cavalcade, c’était mes deux bouillus, à cru chacun sur un chevent, qu’en traînaient même un troisième, libre celui-là, pour ma pomme. J’ai amadoué la chose et basta, plein sud, à dada sur mon ch’vent, à triple vitesse de marche, j’en revenais pas !

Puis bon. Ça a pas duré. À la sieste, ils m’ont jeté un « On va aller en chercher d’autres, des chevents, dors donc, t’as fait le guet moitié de nuit ! On te rapportera du gibier aussi bien ». Ils sont jamais revenus. Vrai de vrai. J’ai attendu jusqu’à la nuit. Ils avaient pu se paumer. J’ai passé la nuit. J’ai attendu encore une matinée pleine. J’avais la chialeuse dedans, en muselière, un mauvais brouillard au sang. Puis j’ai laissé un gonfalon disant que je retoquais nord pour rejoindre le camp, que ça faisait neuf jours déjà qu’on avait quitté. Je sais pas où ils ont pu passer. Un chrone a dû les croquer. Mauvaise pioche.

— Vise-moi celui-là Horst ! T’as vu sa crinière ?

— On dirait une flamme de feu, Ka !

— J’ai jamais vu un troupeau de chevents pareil !

— Et là-bas, y a des gorces par flopées !

— Où ça, Ho ?

— Au bord de la rivière tiens ! Et un hélicerf !

— Ça te dirait pas qu’on campe par ici ?

— Drôlement que ça me dirait ! On n’a qu’à rester plusieurs jours, même que ! Qu’est-ce t’en redis ?

— J’en redis que je suis dans le oui ! De toute façon, on a tout notre temps, Ho ! Qu’est-ce qu’on aurait d’autre à faire, hein ?

— Je sais pas Karst, j’avais dans l’idée qu’il fallait qu’on fasse quelque chose mais j’ai oublié.

— La nuit j’oublie aussi, je cueille des lumières et ça me lave le souci !

— Moi aussi j’en cueille, on en a cueilli ensemble des tas cette nuit, tu te souviens ?

— Hey, si tu le dis ! Je me sens bien comme jamais, pas toi ?

— Moi c’est tout comme toi… mais mieux !

— T’es rigolo comme un troubadour quand tu t’y mets !

— Tu te souviens de ce troubadour justement, un gars trop marrant qui… Tu t’en souviens ?

— Peut-être ! Viens voir, y a des myrtilles !

 

) Les quatorze jours prévus s’étaient écoulés sans qu’aucun des deux groupes ne pointe encore à l’horizon. Dans le laps, le ventre d’Oroshi s’était arrondi de façon accélérée – phénomène qu’elle attribuait en partie à la présence des chrones, en partie au fait qu’elle acceptait chaque jour un peu mieux l’idée d’un accouchement qu’elle redoutait. M’enseigner le cœur des arcanes la soulageait d’une pression en lui laissant entrevoir qu’elle pourrait passer la main, en tout cas affronter l’épreuve sans craindre d’y engloutir les conquêtes spirituelles d’une vie avant qu’elles ne soient transmises. Bien que quinze jours ne puissent suffire évidemment pour que je rattrape un retard insurmontable, la cadence et la compacité avec laquelle Oroshi m’apprenait faisait déjà émerger l’architecture conceptuelle, qui était ce que j’assimilais le plus vite et le mieux.

Par choix, elle avait renoncé à la mécanique des fluides pour se concentrer sur le fonctionnement des chrones, les potentialités du vif et ce qu’elle appelait le Tissu – c’est-à-dire la nappe aéroplastique qui tisse les êtres, qui les coud ensemble dans l’étoffe des vents, tissu que toutes les formes vivantes brodent, déchirent, surpiquent ou prolongent, en permanence. À chaque acquis, elle associait une initiation au repérage des vifs, par quelques exercices simples, une autre à la perception des ruptures de trame, aux inflexions aérologiques, à l’anticipation des métamorphoses… Ces exercices se révélaient passionnants, même si je manquais de finesse, hautement, sauf dans l’auditif – et surtout je manquais d’ampleur dans la mobilisation de mes sens : très faible en thermique, à peine meilleur sur les trains d’ondes, ma proprioception musculaire demeurait trop grossière pour capter un champ vibratoire émis à vingt mètres… Bref, j’avais « des marges de progression » selon l’euphémisme d’Oroshi, mais j’avais en moi une envie neuve et le potentiel.

Sur ces exercices, les capacités d’Oroshi (qu’elle nous avait si bien dissimulées, par nécessité, trente ans durant !) touchaient à certains moments, pour mes yeux profanes, à la magie pure. La vérité est qu’elle ne vivait pas dans le même monde que Pietro, Golgoth ou moi : nous nous prenions les pieds dans le tapis du vent, alors qu’elle, elle vivait dans le tissu – elle y participait par tout son corps et de toute son âme. Dans l’exercice dit de lexture (il existait tout un vocabulaire crypté, ardu à intégrer) elle se mettait debout dans la lande, un bandeau sur les yeux et elle devait décrire ce qui se passait autour d’elle, visible ou invisible. Les mouvements des renards et des lièvres, les cercles des oiseaux de proie, une flaque qui s’évapore, une branche qui casse, le passage d’un chrone au loin, le rythme des rafales sur la falaise et la forme des turbulences associées, les menaces à venir et les beautés en cours, la chute d’une feuille ou de mon boomerang dans l’herbe, mes sentiments intérieurs, elle décrivait tout – « l’essentiel de ce qu’il faut sentir » corrigeait-elle, hormis que son « essentiel » couvrait un tel spectre d’événements infimes et grandioses, dans les trois règnes, que j’en demeurais cloué d’admiration.

 

Ω À la louche, j’avais tracé près de cinq cents bornes nord-nord avant de pivoter sur mes quilles et de retourner au galop voir si Sov et Oroshi pondaient du petiot. Mon petit chevent tenait le coup, pas trop farouche le bougrasseau, j’attachais sa longe à un arbre quand j’avais le cul en braise ou l’envie de caler trois-quatre appuis au vent, dès que ça rafalait un peu costaud. Histoire de garder la hainge quoi. Avec lui, je couvris de la lande comme jamais et du coup, j’en profitais pour aller fouiner à pouf, au ras de la falaise. Eh ben autant dire, cette falaise, elle était d’équerre et lissarde à pleurer, verticale dans ses meilleurs moments, en dévers plus souvent qu’à son tour ! Vague sur vague, bam, bam, le vent venait cogner dessus. Ça gerbait des rouleaux de nuages en crête et du rotor en pagaille, dak – mais dans la paroi ça sonnait pire, ça turbulait en vrille tout du long. J’avais testé un rappel et bien cru y laisser mon sac de miches, en plus de la corde, boulotté par un chrone puisque ça dégorgeait de chrones – ben oui, tant qu’à faire ! Bref : décheniller par le précipice, fallait juste oublier…

Deux jours avant de ratteindre le camp, j’ai bornoyé comme ça un promontoire, qu’on avait loupé à l’aller, cause le brouillard. La falaise te faisait un cap, pas large à l’entame, à peine de quoi passer deux gars, un ponton en roc glissant, qui devait faire dans les trois cents mètres de long et qui finissait sur un petit plateau tout mignard, un îlot d’herbe, perché. À dire vrai, si on était bien en Extrême-Amont, ce qui commençait à faire un peu de chemin dans ma tronche, cet îlot était le coin de terre le plus en amont du monde, la proue ultime, ça faisait pas un pli. Je suis donc allé au bout du bout, histoire de dire, et de prendre le rafalant dans la face. Je suis resté à regarder l’horizon droit devant. J’étais bien. Sauf que… Vingt mètres en dessous, j’avais pas capté que partait une seconde pointe, en décroché, un poil plus en amont, une étrave quoi et au bout… Au bout… Au bout il…

— Qu’est-ce qui s’est passé, Pietro ?

— Ça devait être la fin de la nuit, Coriolis était de guet. Je dormais. Je ne sais pas ce qui m’a réveillé : les cris de Schist, ou les ordres qu’elle lui lançait. Je me suis redressé assis. L’aube pointait mais la lumière était encore faible. Coriolis se tenait là-bas, dans le contre-jour, au bord de la falaise. Elle regardait quelque chose qui bougeait devant elle, au-dessus de sa tête et Schist aussi, il criait d’excitation. Je suis sorti du duvet et j’ai avancé vers eux. Ce qui bougeait, je reconnus vite à la forme que c’était une cage en osier. Elle était retenue par un câble qui raclait et qui flottait au niveau de la ligne de crête. J’ai tout de suite hurlé qu’il s’agissait d’une hallucination, qu’il ne fallait pas y toucher ! La cage avait l’air tellement vraie pourtant, je vous jure !

— On te croit sur parole…

— Sous la cage pendait un rouleau de bois, peint en blanc. C’est ça que Coriolis demandait à Schist d’attraper. L’oiseau a semblé comprendre et il a dagué sur la cage. C’était très délicat, elle oscillait beaucoup à cause des rafales, mais l’autour a empiété le rouleau d’une passe et il l’a rapporté à Coriolis. Je l’ai vue ouvrir le tube. Je l’avais presque rejointe à ce moment-là. Elle est restée pétrifiée sur place. Puis elle m’a demandé de reculer. J’ai hésité. J’ai eu tort… Car elle a pris dix pas d’élan et elle a sauté dans le vide, en visant la cage ! Dans mon hallucination, je l’ai vue agripper l’osier et enrouler ses pieds autour du câble… Sous le poids, la cage a perdu de l’altitude et…

— Elle a disparu ? Tout a disparu ?

— Oui…

— C’est dérisoire… Quelle mort stupide…

— Je ne sais pas ce qu’elle a lu ou vu sur le rouleau. Il a été balayé par le vent ou il n’a jamais existé, je ne sais pas… Mais la cage, ça venait de Larco à l’évidence. Comme Tourse qui a cru voir Darbon.

— Tourse a réussi à sauvegarder son vif, à travers Schist. Il est anormal que Coriolis…

— Continue…

— Je pense que Schist possède la faculté de récupérer un vif. Si Coriolis était morte, il aurait fondu sur sa pelote. Ou celle de Larco, qu’elle abritait…

— Va au bout… Tu penses qu’elle est vivante ?

— Je pense que parfois, la neuvième forme vient à nous dans le réel. Regardez pour Horst : il a vécu en direct la mort de son frère. Ou Larco : il s’est retrouvé face aux muages qu’il avait fantasmés toute sa vie. Coriolis – pour le peu que je savais d’elle – recherchait l’inconnu. Elle a quitté son village pour nous suivre, elle a tout plaqué du jour au lendemain sans savoir où ça la mènerait. Pour ce frisson de l’inconnu. C’est ça aussi qu’elle aimait chez Caracole, son mystère, il était chaque matin l’inconnu d’un soir. Donc elle a suivi le câble. Elle a obéi à sa propre logique…

— Le psychrone lui a offert un dernier fil vers l’inconnu…

— Il n’y a peut-être pas eu de psychrone, justement.

— Tu sous-entends que la cage était réelle ?!

— Je ne sous-entends rien. Je m’interroge.

 

x Assis en tailleur, affaissé sur lui-même, Golgoth ne nous écoutait pas. Il était revenu trois jours avant Pietro, au pas, sur un cheval de vent fourbu, le visage dévasté. Dès que nous l’avions aperçu, Sov et moi, nous nous étions précipités vers lui, conscients qu’il n’était plus dans son état normal et pire, qu’il se tenait à la lisière du suicide. Nous l’avions déshabillé et lavé, il n’avait pas été capable de répondre à une seule de nos questions ; sa barbe lui mangeait les joues, des crevasses cernaient ses yeux, la morve avait séché plusieurs jours sur ses lèvres et sur son menton. Il était dans un état de choc absolu. Il nous fallut plusieurs heures pour nous en rendre compte parce que nous étions en plein désarroi, mais Golgoth gardait son poing droit serré – convulsivement – serré jusqu’à la crampe. C’était la seule portion de son corps qu’il habitait encore. Son double vif respirait dedans. À Sov, j’avais demandé d’essayer de lui ouvrir le poing mais ça s’avéra impossible. À la première tentative, Golgoth eut une réaction, sa seule, il sortit ses crocs… Sov eut l’instinct de lâcher, il sauva sa main.

— Nous ne savons même pas si les jumeaux sont en vie, bifurqua Pietro, voyant que j’avais reporté mon attention sur Golgoth.

— Ils le sont, j’en suis convaincue. Ce n’est pas leur disparition, de toute façon, qui aurait pu mettre Golgoth dans cet état. Il aurait pu les regarder agoniser à ses pieds et s’en sortir. Mentalement, il est suffisamment fort pour ça. Tu as bien surmonté la mort de l’autoursier…

— Surmonté ? Je n’ai rien surmonté Oroshi… Je ne supporterai pas une mort de plus. Je le sais. Je ne supporterai plus jamais de regarder mourir un homme sans bouger. J’ai préféré sauver ma peau. Quand j’ai vu l’autoursier se faire aspirer vivant, j’ai cru que c’était ma neuvième qui commençait. J’ai tenu bon, grâce à ça, grâce à toi. Je me suis dit : « Voilà l’épreuve, regarde-le mourir. » Mais je n’arrive plus à me supporter… D’avoir fait ça…

— Souviens-toi de ce qu’a dit ma mère. Elle a vu Alk Serbel se faire dépiauter vif pendant des heures à Krafla. Alk était son amant. Des années après, quand elle en reparle, elle dit que l’héroïsme, c’était…

— L’héroïsme, c’était d’accepter la honte de survivre, je n’ai pas oublié.

Alors je ne suis peut-être pas un héros. Je suis juste…

— Tu es et tu restes notre prince, Pietro. Sans toi, la horde n’aurait jamais été ce qu’elle a été.

— Quand je rêvais de l’Extrême-Amont, je rêvais de retrouver mon visage exact, debout devant moi. Mon visage tel que le vent et ma vie l’ont sculpté. Avec ses rictus, ses rides véridiques et sa beauté d’âme, s’il m’en reste une. À présent, j’ai peur… Je n’ai plus de face…

 

π Oroshi ne répondit pas. J’étais au bord de l’implosion. Voir Golgoth comme ça… Lui qui n’avait pas fléchi. Pas une fois, jamais ! Ni au siphon de Lapsane, ni devant le Corroyeur, ni en haut du pilier Brakauer lorsqu’il avait lancé Larco sur la passerelle verglacée. Pas plus après sa chute terrible dans l’aiguille d’Antón. Debout, en prise, il s’était toujours relevé ! Et Krafla, quand il nous avait arrachés à la crête d’un coup de reins pour nous jeter dans la pente ? Ce courage ! Pour moi, pour nous tous, Golgoth… Rien ne pouvait abattre Golgoth. Strictement rien. Il était la dernière chose au monde que j’aurais cru voir s’écrouler. Le ciel pouvait tomber avant, se fracasser comme une vitre. Mais pas Golgoth. Le toiser en tas à mes pieds, puant l’urine, les yeux vides, c’était voir la Horde qui mourrait. Qui partait lentement avec lui et le souvenir de ce que nous avions été.

— Il a beaucoup maigri…

— Il n’a rien mangé depuis cinq jours. Il n’avale plus. Sov lui écarte les lèvres de force à chaque repas. Il lui enfourne du gibier coupé en morceaux, des bouillies. Il ne recrache même pas. Ça lui coule de la bouche. Il n’a même plus le réflexe de déglutir. C’est… C’est atroce à regarder.

— Il ne parle pas ? Il crie ?

— Il pleure, parfois.

— Il pleure ?

 

) La 34e Horde du Contrevent s’achevait avec nous dans la pisse. Peut-être qu’en aval, sous les cascades de Camp Bòban, Alme Capys, Aoi Nan et Silamphre riaient et s’émouvaient encore ensemble en pensant à nous ; peut-être que les jumeaux Dubka chevauchaient des chevents quelque part dans une lande absoute des limites, à des centaines de kilomètres d’oubli au nord ; peut-être que Coriolis glissait vers le cosmos sur un câble de providence, avec Larco encagé en elle et qu’en Schist, il restait quelque chose de la générosité de l’autoursier, de sa quête d’un dressage qui ne fut pas qu’une suite d’ordres et de sanctions. Peut-être. Oroshi nous avait parlé de la neuvième forme mais je ne la rencontrais nulle part, d’une épreuve intime à la limite du soutenable, alors que moi, ce que j’affrontais ici et maintenant était déjà pire : c’était l’effondrement d’une armature collective de foi pure, de vaillance et d’amour qui s’était appelée « la Horde » et qui avait eu à sa tête ce Traceur – ce Tracteur disait de lui Talweg – tellement unique dans l’histoire, ce bloc de plomb-de-vie – Golgoth, le neuvième Golgoth, l’ultime de sa lignée abasourdissante. Son secret, j’avais l’intuition qu’il l’étranglait au creux de son poing et qu’il l’emporterait avec lui, au bout de sa grève de la fin.

— Tu vas continuer à le masser ?

— J’essaie de le maintenir en prise avec l’extérieur.

— J’ai réussi à faire glisser un peu d’eau dans sa gorge. Au moins, il va arrêter de se déshydrater.

— Son vif est en train de bouger, annonça Oroshi qui lui caressait le bras. J’arrive à l’attirer vers l’épaule, il va peut-être relâcher son poing…

 

π Ça faisait deux jours que nous nous occupions de lui. Exclusivement. Et quelque chose, enfin, se passait…

— Ça y est, il commence à migrer, les doigts se relâchent… Ni Sov ni Oroshi ni moi n’eurent le cran de lui ouvrir la main. Elle était posée sur sa cuisse, paume vers le haut. Nous attendîmes que les cinq doigts se déplient d’eux-mêmes. Il y avait bien quelque chose. Froissé au creux. Un bout de tissu bleu. Une bandelette, un fanon délavé par le soleil et par la pluie. Sov le déroula avec précaution. Il paraissait vierge de toute inscription. Il le retourna. Derrière, il y avait, encré en noir, encore lisible, ces deux signes : « Ω6 »

— Où il a pu trouver ça ?

— Quelque part sur le retour.

— Si le sixième Golgoth est arrivé là, il aurait laissé un drapeau, des tumulus !

— Ce n’est pas forcément le sixième Golgoth qui a laissé ça. Ça peut être n’importe qui de la 31e Horde. Quelqu’un qui a survécu en tout cas…

J’ai bien tracé des « Ω9 » ici…

— Donc nous ne sommes pas les premiers à avoir atteint l’Extrême-Amont ?

— Nous ne sommes pas les premiers, non. C’est la preuve que non.

 

x Sur ces mots, en un réflexe non concerté, nous nous tournons tous les trois en même temps vers Golgoth. Ses yeux viennent de s’allumer. Il redresse sa colonne vertébrale à la verticale et renifle l’air autour de lui. Un soleil vibratoire éclate aussitôt du plexus, sous la superposition de ses deux vifs. L’impact énergétique me percute de plein fouet, je recule, il est en train d’exploser – d’émotion et de rage. Il se lève, nous sommes déjà à cinq mètres de lui mais sa voix rauque nous pénètre avec la virulence du néphèsh qu’il expulse :

— DONNEZ-MOI DE LA TERRE… DONNEZ-MOI DE LA TERRE À CONTRER !

Que je ne crus pas ça possible est sans importance. Puisque ça eut lieu : le double vif de Golgoth et de son frère fusionnèrent. Dans la trame, sous le rayonnement incident, une demi-douzaine de chrones sortirent de leur trajectoire. Le tissu local se déchira sur une bonne centaine de mètres sous la percée du flux intensif. Il n’y eut pas de rencontre avec un psychrone, je peux l’affirmer de parole d’aéromaître, pas de déclencheur autre que sa propre hargne endogène. Golgoth venait d’entrer de lui-même dans sa neuvième forme, je veux dire qu’il la suscita de ses propres nerfs, dans ses os, de ses muscles seuls, par sa propre moelle et la lave de son sang, il l’excarna tout entière de lui pour la poser dans l’espace, en vis-à-vis. Bugne à bugne. Alors il avança droit vers la falaise, oui. Il ne chercha pas à essayer, à tester la consistance compactée de l’air sous sa semelle – il savait, il sut qu’il pouvait – il avança – au cran – sans marquer la moindre rupture à l’endroit où la Terre était sectionnée et basculait dans le ciel. Il fit un pas dans le vide, inimaginable – un pas fou. La ligne de falaise n’avait pas bougé. Elle ne se décala pas d’un mètre vers l’amont, pas de miracle de ce type, ça non.

C’est Golgoth – c’est Golgoth seul qui créa le sol sous ses pas. Il fit une seconde enjambée, puis une troisième, et c’était comme si la force de se soutenir contre la gravité sourdait à travers la longueur de sa cuisse, par son mollet, de ses bottes ferrées de vif. Et de fait : elle en sourdait. Sov, comme moi, comme Pietro, était hébété, il chancelait. Il me jeta un appel du regard, une demande de bouée rationnelle qui voulait dire « explique-moi, dis-moi que nous sommes en train de décrocher » et je n’eus pas la présence d’esprit de répondre, le moment me dépassait, j’avais…

— Il va se dissoudre… finis-je par lâcher.

— Quoi ?

— Il pourra pas tenir, il pourra pas… Il carbonise son vif…

 

π Golgoth avançait sur un pont d’air. À chaque nouveau pas, il aurait dû tomber. Mais il ne tombait pas. Il était à quinze mètres en amont de la falaise maintenant. Chaque fois que sa botte se leva et retomba, un bruit de vitre, de fer sur une vitre, se réverbéra jusqu’à nous. Il contrait. Il contrait face au ciel. Il contrait pour lui-même. Je pense qu’il partit ainsi chercher à sa façon le sixième Golgoth. Pour le dépasser d’une toise. Je pense surtout qu’il s’offrit ce luxe extrême d’une dernière Trace qu’il ne voulait plus devoir à quiconque.

— Diamant de contre ! En étai ! En étai derrière ! Chaîné-compact !

— Traceur ! hurla Pietro, la voix éraillée par l’émotion.

— Ouais, prince ? Qu’est-ce ça dit dans le Pack ? Ça suit ? Je sens du flotté dans la traîne ! Compact les gars ! Sec ! Goinfrez les trous !

— J’arrive, je ramène le Pack, lui cria Pietro.

— N’y va pas ! Reste où tu es ! Tu peux pas le suivre ! Pietro, par pitié ! Personne peut ! implora Oroshi.

— En étai ! Calez les appuis ! Ça breloque trop au rafalant, merde !

 

) Avant que j’aie pu le plaquer au sol, Pietro avait atteint la rampe jetée par Golgoth sur le vide. Il ne le fit pas par folie – il le fit, j’en reste persuadé, parce qu’il savait ne plus avoir la force de supporter une mort de plus en spectateur, parce que Golgoth l’appelait, parce que la grandeur même de sa vie tenait dans ces quelques mots de contre qui nous tramaient et qui, prononcés ainsi par le Goth, résonnaient dans nos vertèbres jusqu’à l’enfance. Il ne ramena pas le Pack à notre traceur ; il ne mangea pas l’espace qui s’agrandissait ; il apporta juste, quelques secondes suspendues, la confiance en un combat dont la valeur ne pouvait plus être cherchée hors de nous, par la quête révélée dérisoire qui lui avait pourtant donné depuis huit siècles son alibi. Il emporta avec lui cette noblesse de trempe qui lui venait de l’autodiscipline – comme nous tous, et d’une probité foncière, altruiste au tréfonds, dont Coriolis, en le rejetant, n’avait su soupçonner le panache.

Vaincre la neuvième forme pour Pietro aurait consisté à surmonter une troisième fois sa honte de rester en vie quand Golgoth risquait si lumineusement la sienne ; elle impliquait une vilenie et une lâcheté que la construction longue de son être était inapte à couvrir, encore moins à incarner. Il ne voulut pas accepter cette corruption finale – et devant ce choix, il n’y a pas à discuter, juste à saluer. Et se taire.

 

x Ce chemin n’avait pas été tracé pour qu’un hordier l’emprunte à sa suite. Ce pont n’avait de consistance que pour et par Golgoth. La chute de Pietro fut instantanée. Je ne sais pas quel ultime trait prit ce visage dont il avait rêvé voir la vérité au bout de sa quête. Son vif, lui, ne bougea pas et la masse de chair lui passa à travers sans l’embarquer. J’étais prête pour l’accueillir. Pietro aussi s’était préparé depuis longtemps. L’assimilation se fit naturellement. Sauf pour le bébé, qui réagit très mal à l’intrus, en turbulant et en me vrillant le ventre. J’avais mal, j’avais envie de m’allonger, mais je me redressai. Puisque là-bas, Golgoth continuait à avancer…

 

Ω Vingt toises à peine Gogol, la traceuse est devant, galope ! sors-toi les tripes, va lui chopper les roustons, tu peux la hourder frérot, les crocs dans les roues, à la mâchoire, yak ! tu mets les molaires à même l’essieu et tu serres ta putain de gueule de louveteau sur la fonte jusqu’à que tu sentes tes gencives qui pissent la limaille, attaque ! allonge ta foulée de nabot – dix toises encore, à coup de chailles je te dis ! croque dans la roue ! t’es qu’un frein à disque, je veux voir gicler l’étincelle de ta gorge, mords dedans, mords la galette d’acier ! oï ! oï ! tu la rattrapes… – Claque un peu ton bec mon Golgotheau, t’as rien vécu t’as juste de la gueule, le premier furvent t’étais raclé devant papa-maman, alors laisse-moi faire, tu me dois tout, je vais lui grémir les vertèbres, à la Traceuse, et te la basculer latéral, d’un coup de reins comme t’en as jamais vu frangin, à se déboîter le tronc, chuis le meilleur, ancre ça, le premier du monde – y a Golgoth 6 qu’a roté dans cette lande avant toi, t’as percuté ou pas ? – Je suis devant lui maintenant, mesure les toises de la falaise, calcule au cordeau ! – pas encore, t’y es pas encore frérot, faut faire la Trace ensemble, mets tout ce que t’as, foudre-toi ! – La traceuse file à toute berzingue, si je la croche pas maintenant, elle va couper la ligne – et ils recommenceront à zéro la formation sans toi, y aura un autre Traceur de désigné, alors tu seras plus rien, rien de toute ta vie, t’auras plus qu’à te saigner – j’ai la trouille, mon cœur cale, j’y arrive plus, j’ai du plomb fondu dans les cuisses frérot, je pue la crampe frérot, la crampe monte frérot… – tiens le coup, souple, je vais descendre te souffler dans les fibres, tu vas plus rien sentir, tu vas voler, tu voles, regarde ! –

— Comment il arrive à faire ça ? Comment c’est possible ?

— Il… Il est en train d’utiliser son propre vif pour construire le pont… Il prend la matière à sa source…

 

) La voix de Golgoth a cessé de retentir, d’en appeler à Pietro ou au Pack. À l’extrémité de sa trace de terre bleue, il se tient en suspension – à peine un arc lancé du plateau, inachevé – en attente de la force d’un autre pas. Déséquilibré, son casque enfoncé, le pont tissé de fluences oscille, il scintille d’éclats sous l’impact ascendant des bourrasques, Golgoth hurle à nouveau, un flot de latérite sort de ses genoux et ruisselle devant lui, il abat sa botte gauche sur la surface filante, soulève la droite, hésite de façon imperceptible, l’abat. Il lève la tête devant lui, paraît alors fixer une forme fascinante et…

— Reviens ! Tu peux encore revenir ! Insensiblement et ligne après ligne, par le trapèze de fonte bordé des quatre roues pleines, par la pyramide évidée et soudée au châssis, par les pales enfin de l’éolienne de trois mètres d’envergure boulonnée au sommet, l’armature d’une traceuse se dissocia du mur azuré, à deux encablures en avant de Golgoth. Tandis que j’assimilais le mirage, j’entendis le véhicule distinctement grincer, prenant un mètre de plus sur le Goth. L’apparition, encore approximative et chancelante, gainée de flou, se précisa alors avec une exactitude solide. Des grains de rouille piquetèrent les hélices. Le montant droit, cintré par une chute, se déforma sans équivoque. L’acier du trapèze brilla sur les zones que le sable avait dû décaper. – Se précisa jusqu’à la clarté intacte des sons qui croassaient de cette traceuse métallique hors d’âge, lourde comme on en forgeait trente ans auparavant, à l’époque… Oui, à l’époque où Golgoth affronta la Strace qui le consacra.

En moins d’une minute, à la manière d’un scribe surdoué qui aurait, sur une ultime phrase, joué la totalité de sa puissance de prose dans l’espoir d’extirper de son imaginaire un fragment de vie – brut et insécable – plus consistant que toute scène vivable ou vécue, Golgoth brûla devant nous la coque de chair, de viscères et de rêves qu’il avait si prodigieusement habitée quarante-cinq ans durant pour en exhiber, dans la rigueur du réel, le kyste de sa quête – ou pour mieux dire : son noyau. Il n’avança pas simplement sur une terre que lui seul avait la faculté de s’inventer. Il ne dépassa pas seulement, à plusieurs arpents près, le point le plus en amont du monde humain. Cela, il le fit, sachez-le ! Il ne se contenta pas de montrer que la seule trace qui vaille est celle qu’on se crée, à la pointe extrême de ce qu’on peut. Non : il utilisa la matière de son corps pour affirmer le passage, pour assurer la poursuite. Tout le temps que sa torche de chair brûla, sa silhouette de feu fut en marche sur le pont – et la Traceuse continua à contrer. Arriva un moment où il ne resta à Golgoth plus assez de muscles et d’épaisseur de viande pour alimenter la combustion, plus assez de substance intestine pour nourrir la vision du noyau, de sorte que son corps se répandit à l’horizontale dans le prolongement du pont d’air, en une fine nappe de flammes oxygénées au vif –

Devant lui, la Traceuse persistait, elle remontait le vent sans fléchir, adagio, sur un rythme de plus en plus profond et de plus en plus serein, il me sembla. La rouille bientôt s’effaça, la ligne polie des montants devint floue, les roues en acier cabossé et le châssis se brouillèrent, jusqu’à ce qu’il ne reste à regarder que la rotation rassurante de l’éolienne qui tranchait l’air bleu, qui s’engourdissait doucement et dont les pales finirent elles aussi par se dissoudre. Mais le bruit – le bruit lui demeura encore longtemps après la dissipation de la quête, je parle du bruit de froufrou des quatre pales qui hachaient les rafales au ralenti. Pour moi, les pales n’ont jamais cessé de tourner : c’est juste que la Traceuse est désormais infiniment trop loin pour qu’un tympan humain puisse encore les percevoir. Et pourtant, elles tournent…

— Sov, viens vite, Sov ! J’ai des contractions ! Je vais accoucher !

— Tu n’as pas essayé de récupérer le vif de Golgoth, hein ? Tu n’as pas fait ça ?

— Je n’ai pas eu le choix. Je ne pouvais pas le laisser errer dans le vent linéaire !

— Tu as déjà encaissé Callirhoé et Pietro ! Tu attends un enfant, ton organisme ne va pas tenir, tu prends trop de risques !

— C’est trop tard de toute façon, ils sont là !

— Son frère aussi ?

— Non, son frère s’est consumé pour nourrir la vision. La Traceuse, c’était lui.

— Comment tu te sens ?

— J’ai le ventre qui tourbillonne. J’ai l’impression d’abriter une rafale. Le bébé a très mal réagi aux vifs étrangers. Il ne supporte que Callirhoé. Je crois qu’il veut sortir.

— Il va sortir ! Je vais t’aider à accoucher. Mais par pitié, ne meurs pas, je t’interdis de mourir !

Fort heureusement, ce fut une fausse alerte. Oroshi n’accoucha que deux jours plus tard, selon un déroulement qui resta aussi proche que possible de la biologie humaine, si ce n’est qu’à la fin, le bébé s’éjecta tout seul de l’orifice en chuintant et que bon…

 

x Je crois qu’on peut dire que nous eûmes deux semaines de bonheur béat. Nous en oubliâmes les morts, la Horde détruite, l’Extrême-Amont – tout ! Le bébé nous arracha à nous-mêmes, il nous jeta dans l’éblouissement. Un éblouissement continu, renouvelé. Il ne ressemblait à rien d’imaginable, il ne pesait rien, il n’était ni bien formé ni difforme, il n’avait de toute façon pas de forme, pas de figure stable j’entends. Il était pourtant d’une beauté extraordinaire, avec sa boule souple de vent clair qui parfois s’humanisait, prenait un visage et une peau, croisait en passant le pli d’un sourire. De l’autochrone, il avait manifestement l’architecture de souffle et le potentiel de métamorphose, qu’il utilisait à plein. Mais de l’humain, il avait aussi l’empathie et l’amour puisqu’il restait toujours près de nous et il jouait, à sa manière, avec une intelligence qui me faisait fondre, qui me rendait si fière. Il cherchait parfois, très souvent en fait, plus que ne le voyait Sov, à prendre une apparence de bébé, à se faire des petits bras mignons et des jambes, une tête de poupon, avec maladresse c’est sûr, mais il essayait, il sentait que ça nous rendait heureux. Comme son premier père, Caracole, il s’humanisa d’abord par la voix, par glossolalie et gazouillis sifflants, jusqu’à ce qu’il se forme des lèvres et qu’il apprenne à téter. Le jour où je lui donnai la première fois le sein, nous rayonnions d’enthousiasme et de joie – « on va y arriver répétait Sov, tout ému, il s’apprivoise le chaton, il va petit à petit s’approcher de l’humain, tu avais raison, ce gosse est une merveille du vivant. »

 

) Trois jours plus tard, Oroshi était morte. Le chaton, le barf, la tourboule, le rafalou, Éolo, Carasov, Orosovsca, Barouf – nous avions décidé de ne pas lui imposer de nom fixe, qu’il était trop changeant pour recevoir l’infamie d’une seule identité, trop mobile et multiple pour ça – l’avait vidé de sa vie. Il se développait très vite. Il avait besoin de matière à assimiler, de cellules humaines. Oroshi se sentit bien partir, elle ne fit rien pour arrêter les tétées, elle se prépara juste à compacter son vif pour me le transmettre dans les plus propices conditions, et elle choisit le moment. Ce fut par une nuit d’amour en pleine lande où elle s’offrit au plus profond, où elle me donna tout, son plaisir à cri, l’espoir qu’elle mettait en moi et ce vif qui m’habite aujourd’hui, qui me grandit tellement. Son vif m’a ouvert d’un coup à sa perception ramifiée du tissu, à cette liberté pour moi si neuve d’affecter et d’être affecté, de prendre et de donner prise à des forces inhumaines, des flux de couleurs et de sons, des vents traversants, des forces de germination que je capte, dont je me sers, plus proche désormais de la pluie et de la braise, d’un ruisseau qui me coule à travers ou de l’herbe qui me pousse et que j’arrose.

Le lendemain, je l’embrassai sur la bouche et la laissai couchée en plein vent, offerte aux rapaces, ainsi qu’elle l’avait voulu.

 

 

D’Oroshi, je ne garde pas un souvenir, je garde une présence intime et quotidienne, une exigence que je sens pulser en permanence en moi, cette quête chercheuse d’un sens qu’elle réactive sans cesse dans mes fibres et dont elle contrecarre, dès qu’elle l’éprouve chez moi, la fatigue. Bien sûr, je ne peux plus lui parler et entendre le hautbois de sa voix, je n’ai plus sous les yeux son port altier et ses amandes noires qui me dévisagent, ses cheveux de jais noués en vortex, avec ses babéoles manufacturées au petit matin, qu’elle fichait dans sa coiffe – « mes alliées » disait-elle. De nuits d’amour, je n’aurais plus le bref miracle, trop espacé, si précieux à ma propre énergie pourtant. Je sens juste qu’elle est là, en moi. Et ça m’aide à tenir.

Pourquoi suis-je parti plein nord, le long de la ligne de falaise ? J’avais d’abord l’espoir, même ténu, de retrouver les jumeaux et puisque j’avais promis à Pietro de parcourir la totalité de la ligne jusqu’aux franges glacées de la bande de Contre, afin d’infirmer ou de confirmer l’hypothèse que la Terre s’arrêtait là, j’ai dû choisir un côté – ce fut celui-là.

 

 

Notre fils, ma fille, notre chose me suit erratiquement, je m’en occupe – c’est mon autre serment – je n’ai pas eu le courage de le chasser après ce qu’il avait fait. Je sais qu’Oroshi n’aurait pas supporté que je le chasse. Il n’a pas fait ça par cruauté. C’est un autochrone, il cherche sa voie, des modes de stabilisation pour son énergie, les façons d’assurer sa consistance. Il déviffe beaucoup d’animaux le long de ma trace, il dessèche trop d’arbrisseaux, je le sais ; il a déjà assimilé Callirhoé, il me tuera peut-être sans le vouloir. Avec lui, avec les vifs de Golgoth et Pietro en errance proche, avec Schist qui m’épaule, j’ai ma petite horde, ma petite escorte chaotique et turbulente, dont j’apprends aussi à apprivoiser les humeurs et à les anticiper, un peu. Je me souviens de cette dernière nuit avec Oroshi où elle m’a reparlé de la neuvième forme. Elle m’a avoué qu’elle aurait dû y passer lors de l’accouchement, qu’elle en avait eu la hantise : d’être déchirée de part en part par son fils de vent. Longtemps, elle a cru que ce serait sa neuvième forme, l’envers implacable de ses recherches aérologiques. Ça l’a été, mais autrement. Je lui ai demandé alors ce que serait ma neuvième forme, si je la rencontrais un jour… Et quand. Elle m’a souri comme à un môme, en me caressant la tête et :

— Tu la rencontres déjà… La tienne est endurante, petit sovageon, elle durera, elle ne te lâchera pas comme ça…

— Qu’est-ce que c’est, accouche…

— C’est déjà fait ! plaisanta-t-elle. Souris un peu… Quelle est ta quête, qu’est-ce qui te donne envie de vivre ?

— Vous. Ce qui nous unit… nous unissait. Notre force collective, notre tissage. Cet amour qu’il y avait entre nous, sauvegarder ça, le maintenir, je ne sais pas…

— Tu viens de décrire la huitième forme en toi. Et c’est le lien. Ta neuvième s’en déduit, elle en est l’ombre. Tu ne devines pas ?

— Non.

— Ta neuvième, c’est la solitude, Sov.

Les mots ont adhéré à mes parois. Je n’ai pas su en racler la poisse. J’ai dit :

— Comment je vais survivre à ça, garder le goût de continuer après ta mort…

— Grâce à ta capacité de peuplement. Tu vas nous faire revivre, tous, par ta seule puissance de scribe. Tu acquerras le néphèsh, les blocs-souffles, tu créeras des glyphes, le pont nécessaire pour nos vifs, par ta voix.

— C’est impossible. Arrête ! Je ne sais même pas de quoi tu parles ! Tu me surestimes…

— Caracole t’aidera, ne t’en fais pas… Barouf aussi. Et moi surtout, je t’aiderai !

 

 

Mais personne ne m’aida, ce n’est pas vrai. Les pas que je fis après avoir laissé Oroshi aux rapaces, ma déambulation hagarde, écrasée de tristesse, au bord du plateau vide, et saturé de chrones, vide et saturé sans cesse, vide, sur plus de trois mille kilomètres de marche, jusqu’à l’étendue de glace crevassée, cisaillée de crivetz, qui marque de manière si caractéristique la limite de la bande de Contre, ces pas, je ne les ai dus qu’à moi. Ma neuvième forme ne se présenta pas d’un seul tenant, par une épreuve spectaculaire qui aurait résumé mon combat ou qui en aurait compacté l’évidence. Elle s’intersticia juste, par fragments froids, partout, entre mon amour, entre, et ceux que j’aimais. Partout où ma chaleur m’échappait vers eux, à chaque minuscule pensée qui m’y ressoudait, à eux, à chaque, leur absence coupait au ras l’étoffe. La neuvième, hein. Bien sûr demeuraient noués ces écharpes multiples, les souvenirs, mais c’était comme s’il fallait désormais que le passé puisse luire aussi chamarré, aussi intense que ce présent où ils n’étaient plus là. Et ça, je n’y étais pas préparé, à ramener à force d’exactitude et de concentration, de l’arrière-plan d’instants révolus, une présence suffisamment solide pour hanter la viduité de ce plateau extrudé d’un Golgoth. Je manquais de mémoire – plus encore de l’habitude d’une mémoire qui fut prégnante, à cran et à croc, apte à extravaser dans ma gorge, pour salive, le sang des moments vécus ensemble.

Ma première semaine de solitude fut un vide cru. Ramasser le bois. Revenir. Faire le feu seul. Chasser sans Firost, sans Golgoth. Sans Tourse pour lancer Schist au poing. Je ne savais pas le lancer, pas l’appeler au taquet, pas lui faire empiéter le moindre lièvre. Je ne savais même pas quelle plante cueillir et cuire, je priais vers Aoi, je cherchais comment Steppe, ce que Coriolis avait retenu, elle qui les avait remplacés, si bien finalement. Si bien. Tout me paraissait maintenant herculéen. Manger. Manger seul. Parler aux buis. Trouver où dormir. Éviter les chrones, les zones à lumens la nuit, le piège des sonochrones, anticiper seul.

Les vifs avaient beau battre leur tambour d’échos, tout autour et en moi, faire pièce au néant, soutenir : le vif poignant d’Oroshi, gabelé d’ondes, varié, rythmique, le vif hyperdense-expansif de Golgoth, celui régulier et rassurant de Pietro, j’avais beau en accueillir, par vagues, la puissance, ça ne changea rien, pas encore, pas suffisamment pour éviter le suicide que je frôlais aussi souvent que le bord de la falaise.

Au neuvième jour, je fus pris dans une violente bordée de psychrones et je fus incapable de les éviter tous. Je ne sais pas ce qui se passa hormis qu’à la fin de ma traversée, choc sur choc, je repris conscience debout face au précipice, à un pas de basculer. Il n’y avait plus rien ni personne en moi, aucun son ni onde, une coque vide enfilée sur une vertèbre, moins que ça, la chute devant, coulante et facile, juste relâcher la colonne, coulisser de l’échine, s’affaisser un peu, partir enfin. Rejoindre le matelas des nuages… Rejoindre Oroshi…

Je penchai le cou vers la plage blanche, m’approchai encore, qu’il n’y ait plus d’esquive possible à ma chute, Schist craillait autour je crois me souvenir, il y avait entre ma vie et le saut aucune préférence plus d’hésitation j’étais au-delà à somnambuler sur la tranche de l’amont juste bien certain aux tréfonds de l’inanité de la farce désormais, la farce immense des Hordes… En volutes défilaient les mensonges sages du Conseil de l’Hordre, doctement martelés à Aberlaas, la fumisterie des Hordes moutonnantes de petits gorceaux comme moi formés à y croire fort-fort nek, fort-fort les gars, l’orgueil dérisoire rétrospectif de traverser une flaque, de couper dans des lacs glacés et des montagnes, d’escalader cent mille fois sa hauteur de tronc pour retomber là sur l’alpage, magnifique quête, bravo, et tous ces vents affrontés sous cette multitude d’angles et de formations, parles-en Sov, les neuf foutues formes laborieusement conquises et recollectées, notre contre balbutié jour après jour en goutte ! en diamant ! en spinifex ! litanique et crétin, tout ça pour arriver où, à quel misérable miracle, tout ça pour toucher des ongles le bout de la grande table, le plateau d’herbe à brouter et comprendre que ? Comprendre que le vent, bien sûr bien sûr, n’a pas d’origine, vient de rien, du ciel, de devant, vient hein, il vient et dévale et délave est-ouest, et nous l’élite formée à se cogner le front dedans, les bêtes de somme chargées au mythe lourdingue, avec aux flancs nos sacs de normes mastoques, les remorqueurs de traîneaux à roues de bois, les racleurs de sable aux crampons émoussés, nous autres les fiers-fiers-fiers, tous morts pour connaître le fin mot d’une quête qu’une flopée d’ærudits connaît depuis des lustres, rigolez dans les pharéoles, rigole bien, Ne Jerkka dans ta tour d’Ær, souris avec nous… Sov part à son tour maintenant… Sov part…

 

 

— La neuvième forme tue à coup sûr le chameau. Elle blesse à mort le lion. Mais l’enfant que tu sauras peut-être devenir pourrait lui survivre. Ces trois métamorphoses peuvent être les étapes d’une vie, d’un amour, d’une quête… Penses-y quand tu seras sur le bord du monde, en Extrême-Amont. Penses-y quand ils seront tous morts et que tu resteras debout, seul sur l’alpage avec le ciel nu devant toi. Pense à moi ce jour-là et rappelle-toi de ce moment que nous vivons ici même, rappelle-toi de cette phrase que je prononce à haute voix, de chaque mot qui la compose. Tu m’écoutes, Sov ?

— Oui. Ce qui me sauva du suicide, ce fut ce souvenir précis. Ce timbre léger, tintant, surgi dans l’engourdissement de ma mémoire, la déchirant par couches, ces quelques phrases fantasques de Caracole dans la tour d’Ær, prédiction parmi d’autres, ce cri jeté jusqu’à moi de là-bas, de tant d’années, le câble. Il est des phrases qui parlent longtemps après, très soudainement.

Ce qui me sauva ensuite, au fil des jours monologués, avec le recul, avec les semaines, ce fut le vif d’Oroshi, son moteur bruissant et mon amour équivoque, méfiant autant que charnel, pour cette boule de vent clair, couleur de soleil d’aube, qui m’accompagnait et qui, d’une façon ou d’une autre, que je l’accepte telle quelle ou pas, était attachée à moi et au vif de sa mère : Barouf ! Ce qui me sauva, ce fut l’image de mon père guettant dans le futur l’entrée du défilé de Norska, y croyant encore, je veux dire à mon retour, c’était de me figurer sa joie quand je rentrerai, même avec cette nouvelle cruelle d’un monde fini et sans le moindre miracle à sa source. Ma douceur se blottit beaucoup autour du visage pur d’Aoi, dans le rire tranquille des jumeaux que j’imaginais sur leurs chevents et dans cet espoir que Coriolis écartait encore quelque part les mèches châtaines de sa bouche de nymphe.

Je ne m’en sortis pas en les oubliant. Je ne vainquis pas ma solitude en m’égorecentrant pour aller puiser d’un noyau hypothétique, qui me fût propre, l’envie personnelle de continuer à exister. Mon corps ne surmonta pas la neuvième forme en se tranchant, au pli de mes poignets, la myriade de mains qui caressaient, qui serraient encore ces rameaux d’autres poussées dans la Horde, et les nuques, les épaules, les ventres et les visages, ce fut profondément le contraire : je m’en sortis à la force du nœud, à la corde à mémoire, par la fureur interne d’une restitution perpétuelle de tout ce qui restait vivant d’eux en moi et que j’avais su conserver dans la plénitude de leur déroulé. À mes yeux, cette parcelle encore liquide, qui ne cristallisait pas, cette part capable de se survivre dans ma conscience, de défiler intacte et d’habiter ses bribes, méritait le nom de vif puisqu’elle ne libérait que le plus vivant de mes relations à chaque hordier, ça et rien d’autre (bien qu’une poussière de scènes légères l’accompagnât souvent). Ces réminiscences, c’était comme des nappes d’amour piégées dans l’épaisseur de mon corps souvenant. Des nappes d’où sourçaient le charme de gestes frêles, de chuchotements, de feux menus, de demi-sourires francs qui faisaient que Callirhoé se détachait de toute femme connue, qu’Oroshi dressait encore matin après matin cette silhouette d’intelligence altière ou que Pietro, si touchant dans sa probité inquiète, ne ressemblait à aucun autre prince.

Je m’en sortis parce que je compris, du cœur de mon effondrement, que toute la Horde n’était encore debout sur la lande que par ma faculté active à la faire vivre. La solitude n’existe pas. Nul n’a jamais été seul pour naître. La solitude est cette ombre que projette la fatigue du lien chez qui ne parvient plus à avancer peuplé de ceux qu’il a aimés, qu’importe ce qui lui a été rendu. Alors j’ai avancé peuplé, avec ma horde aux boyaux, les vifs à un pas et une certitude : l’écroulement de toutes les structures qui m’avaient porté jusqu’ici – la recherche de l’origine du vent, les neuf formes, l’Extrême-Amont, les valeurs et les codes de ma Horde – ne m’enlevait pas, ne pourrait jamais m’arracher, pas même par leur mort, ce qui ne dépendait, authentiquement, que de moi : l’amour enfantin qui me nouait à eux.

Après deux mois et trois mille kilomètres de marche, je tournai le dos, aussitôt atteinte, à la frontière nord de la bande de Contre. Au-delà, le lichen n’accrochait plus au miroir du sol et aucun animal n’y risquait la patte. Au-delà régnait le furvent polaire – et je connaissais pas un Oblique, fût-il de la Flibuste, qui s’y fut aventuré plus d’une journée ni qui ait cherché à savoir, sauf à une table de taverne, ce qu’il pouvait y avoir au bout – aucun intérêt. Maintenant, de cette limite nord, j’avais en toute logique environ quatre mois de marche pour atteindre la limite sud. Je pourrais alors, mon serment à Pietro honoré, avaler plein ouest, en contournant Krafla, jusqu’à Camp Bòban et en priant les dieux du froid de me laisser repasser Norska sans décramponner au premier couloir, avec le peu de matériel qu’il me restait.

Le hasard est ainsi maître que je n’eus pas à réaffronter Norska, pas même à marcher jusqu’à l’Extrême-Sud. Car le jour où je retrouvai le paysage familier de notre premier camp, lequel marquait mon point zéro, à un kilomètre environ de l’endroit où Golgoth s’était immolé dans sa quête, je vis surgir du précipice un objet inimaginable –

C’était un bouquet. Un bouquet de parachutes rouges, hémisphériques, disposés en ombelle. À perdre haleine, je courus vers la falaise. Je ne vis pas tout de suite le câble qui retenait l’ensemble, duquel se ramifiait la volée de filins aboutissant aux corolles. Sur douze, trois parachutes étaient en torche mais le reste tenait bon, suffisamment pour tendre le câble principal et faire du bouquet un authentique cerf-volant d’altitude, conçu par un aérologue de très haut niveau en prévision de conditions extrêmes.

Ça, ce fut ma première réaction parce qu’en m’approchant du précipice, je constatai que la toile qui constituait les parachutes n’était pas en tissu, pas plus que les câbles n’étaient en acier fileté, à la façon des Fréoles. Les parachutes étaient un amas de méduses pourpres et le câble l’unique tentacule qui pendait des bulbes… Non – non, j’avais eu peur – ce n’était pas ça non plus, bien qu’en un sens, ce fut plus déstabilisant encore : l’ensemble était purement végétal. Il s’agissait en fait d’une sorte d’ombellifère géante dont le câble formait la tige et les parachutes des calices inversés qui contenaient, déployés à l’intérieur, un velours de pétale en couche, dont la résistance à l’abrasion et aux éclats défiait ma botanique.

Pendant plus de deux heures, je me tins fasciné au bord du gouffre, à regarder cette écoufle fantastique absorber l’humidité du brouillard et refleurir, en cycle, ses coupoles déchirées ou fanées. J’avais sous les yeux un cerf-volant parfait dont la race qui l’avait inventé et qui l’utilisait ainsi ne pouvait qu’être extra-humaine et supérieure à la nôtre. En un éclair me parcourut l’intuition d’un monde prospérant au pied de la falaise. Je n’imaginai même pas de sol réel mais je vis – dans une percée – un univers suspendu dans les airs, une flore immense et flottante, poussant en grappes sur un terreau riche de nuages, se pollinisant sans insectes, par le vent. La cage qu’avait vue Coriolis avait bien existé. Et la phrase déroutante : « Là-bas, la terre est bleue comme une orange », lue à la tour d’Ær, libéra enfin son jus : dessous proliférait un cosmos végétal – en quelque sorte le fameux jardin des Origines de Steppe, à ceci qu’il puisait dans un humus de rafales fertiles, qui était la vraie source du Vivant. Cet univers nous expédiait un signe, il lançait une bouteille dans l’océan du Haut, avec l’espoir que quelque chose répondit. J’allais répondre, oui, j’allais assurer la jonction !

Ébranlé par mon enthousiasme, j’enfilai mon harnais et mes gants, sanglai mon sac à dos, fixai les deux mousquetons qui me restaient de Norska, une longe sur ma hanche et mon descendeur à la poitrine au cas où la tige s’affinerait plus bas. J’attendis que le vent se stabilise un peu, je parvins même à anticiper l’accalmie (je progressais) et le moment où une salve suffisamment soutenue ramènerait le cerf-volant au ras de la falaise pour – après une hésitation – sauter !

Une forte odeur de fleur m’accueillit au moment où j’agrippai la tige axiale. Le contact était rugueux et ferme, proche d’une branche. Je commençai aussitôt à me laisser glisser, freiné dans ma chute par les ascendances qui remontaient la paroi.

Je fis ainsi (je ne sais pas) je dirais deux cents mètres. Barouf filait le long du câble à deux longueurs devant moi et sa présence était plus que revigorante puisqu’il assurait une sorte de bouclier aérodynamique contre les bourrasques les plus sévères et délibérément ou non (je voulais croire que oui), il me protégeait.

À l’entrée du matelas de cumulus, la luminosité déclina et je sentis au froid subit qui traversa mes gants que la texture de la tige avait changé : j’empoignais à présent un câble, un câble d’acier et mon enthousiaste primitif se rétracta. Et si la corolle là-haut n’était qu’une bouture ? La résultante d’un chrone végétal ? Je glissai encore deux mètres et je tombai sur un anneau rouillé autour duquel avait été mousquetonné un cylindre inoxydable. Je me mousquetonnai moi-même sur l’anneau, bénissant ce moment de repos tant j’avais les paumes raclées malgré mes gants de cuir et les bras déjà durcis, moitié de tension nerveuse, moitié à cause de l’effort. Le couvercle du cylindre, cabossé, fut un cauchemar à ouvrir. J’étais dévoré par l’inquiétude et la curiosité. À l’intérieur, je découvris une tablette en cuivre que je sortis avec soin, la serrant de toute ma poigne pour ne pas qu’elle m’échappe des mains. Sur le cuivre, il y avait trois gravures : la première représentait un oiseau, ailes écartées ; la seconde un nuage ou alors une méduse ; la troisième le soleil, ou la lune, ou un ballon. Le tout était naïf et inconsistant. Humain quand même, au moins ? J’étais incapable de le certifier : infra-humain plutôt, arriéré et débile ! Est-ce que ça représentait un message ou une menace ? Je n’en avais pas la moindre idée. Je repensai à mon père à Camp Bòban, à la petite Aoi là-bas. Est-ce que je pouvais encore remonter, encore revenir ? Est-ce que je le devais, qu’aurait fait Oroshi à ma place ? – mais la question ne se déplia pas car elle avait une réponse – immédiate : elle aurait foncé vers le bas, elle me le disait par son exaltation pulsatile dans ma nuque. Finalement, entre mes deux envies, ma volonté se fia à la plus viscérale : je poursuivis ma descente vers le chaos.

Il y eut d’autres anneaux, vides ceux-là, certains brisés par la rouille, sur bien une centaine de mètres, puis plus rien qu’un câble lisse trop épais pour que j’y fixe mon descendeur.

À moins mille mètres au cœur de la couche de nuage, les conditions aérologiques se dégradèrent de façon tragique. Du câble, je compris vite qu’il était le cordon ombilical qui me reliait encore à la huitième forme – un fil de vie auquel j’eus la présence d’esprit d’accrocher mon mousqueton ventral afin de n’être pas arraché et projeté contre la falaise par les déferlantes. Lors d’un répit, je parvins à sortir du sac mon casque de furvent et je le verrouillai en intégral. À maintes reprises, je dus plonger tête en avant pour continuer à me hisser vers le bas tant les thermiques me soulevaient. Très vite, il n’y eut plus de répit. Plus rien qu’une descente vertigineuse dans le ventre des cumulus sous la furie croissante des rafales qui faisait osciller le câble et générait des ondes en S tuantes parce qu’elles vibraient dans mes poignets et les muscles de mes bras et tintaient contre les os de la malléole et du genou.

Je ne sais pas combien d’heures je tins ainsi, jusqu’à ma première crampe au triceps qui me fit lâcher. Je me souviens m’être excorié aux tibias dans le réflexe panique de freiner ma chute. Je me souviens aussi qu’à une certaine altitude les courants latéraux sont devenus si violents que mon corps fusait à l’horizontale comme sur une tringle – tenu uniquement par le harnais, le mousqueton ventral raclant sur un rail d’étincelles – pour finir par remonter sous la poussée, des dizaines et des dizaines de mètres, avant de rechuter aussi vite vers le bas, sous le ressac de ce que je ressentais comme une énorme vague de vent, une monstrueuse déferlante.

Je me souviens surtout que j’ai demandé pardon à Oroshi quand j’ai su que j’allais mourir. Je me souviens que Barouf n’a jamais cessé de rester à quelques mètres de moi, sans que je comprenne comment il pouvait n’être pas fracassé contre la falaise ou lancé en l’air ou écrasé en bas – s’il existait un « bas » parce que je chutais déjà depuis une somme d’heures incalculable, démesurée.

Que j’aie perdu connaissance par étouffement ou par épuisement, parce qu’un objet charrié dans le flux m’a fendu le casque ou pour effacer la douleur atroce de mes plaies injectées d’éclats, n’a pas vraiment d’importance. Il est possible que mon mousqueton ait fini par céder à l’abrasion, lui ou le harnais. Il est probable que j’ai dégringolé dans le vide à travers les rouleaux massifs de vent qui percutent la falaise, que j’ai été freiné par des ascendances et même amorti vers la fin par l’épaisseur invraisemblable des couches d’air qui circule à la base de…

— Dégagez-moi ce cadavre ! Il va me boucher les grilles du rotobroyeur !

— Il est peut-être encore vivant ! Martia, tu vas voir ?

— Vous perdez du temps les gars !

— Il est tatoué ! Il a une carte dans le dos !

— Ouais, et son fils, c’est le dixième Golgoth ! Vire-moi ce tas de pus de la grève ! Ils annoncent force 11 dans quatre minutes, t’as entendu le pharéole ?

— Merde !

— Quoi Miki ?

— Il est vivant !

— Tu nous fais chier ! Il parle ton vivant ?

— Hé gars… L’airpaille ! Comment tu t’appelles, gars ?

— (…) Sov… Sov… Sevcenko… Strochnis…

— Qu’est-ce que t’es venu foutre dans la zone de mort ? Tu voulais en finir ou quoi ? T’es venu racler de la limaille ?

— Où… je… suis ?

— Où t’es ? Hé les gars, il me demande où il est ?!

— Moulin à queue ! Il est barré celui-là !

— Sors-le de la zone, Miki, ça va déferler dans deux minutes !

— On peut dire qu’il a son étoile celui-là ! Moins une, hein !

— Il est charclé de bas en haut, une vraie boucherie !

— Où… je suis ?

— T’es dans le trou du cul du monde mon pote ! Au pire endroit que tu connaîtras jamais dans ta petite vie de racle-merde ! T’es dans la zone de mort de la Déferlante !

— Où… ça ?!

— Banlieue ouest d’Aberlaas, Extrême-Aval, falaise des Confins ! Ça te va pour le topo ? Tu viens de naître ou quoi ?

La Horde du Contrevent
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